Salon du tourisme : La faillite de Thomas Cook perturbe plus l’industrie du tourisme en France que ne l’ont fait les Gilets jaunes

On a oublié qu’il fut l’homme des privatisations, de la suppression de l’impôt sur la fortune et des avancées fédérales en Europe. Mais l’héritage économique de Jacques Chirac est bien plus difficile à décrire que son héritage politique. Quelles étaient les vraies convictions économiques de l’ancien président, hormis le pragmatisme cantonnant l’Etat au rôle de régulateur ?

Les professionnels du tourisme réunis à partir de lundi, porte de Versailles à Paris, ont deux sujets de préoccupations : 

D’une part, la faillite de l’agence Thomas Cook qui est prémonitoire des difficultés structurelles de cette industrie et qui annonce une nouvelle vague de consolidations. 

D’autre part, le bilan de l’année 2018 dont ils ont désormais le détail et qui montre que la France reste la première destination touristique du monde, mais qu’en terme de marché et de revenus, la France n’est pas le pays au monde qui en profite le plus. Il y a donc des pertes.

A l’échelle de la planète, l’industrie du tourisme (voyages, séjours, visites) a globalement encore progressé de 5% en 2018 selon les chiffres de l’Organisation mondiale du Tourisme, ce qui représente 1,4 milliards d’hommes et de femmes qui voyagent, c’est à dire plus de 25% de la population du monde. Économiquement, cette activité arrive en deuxième position de toutes les activités économiques après le commerce des produits pétroliers et de ses dérives. Le tourisme dépasse et de loin l’agriculture et l’agroalimentaire ou encore l’industrie automobile.

La France sur ce marché se taille la part du lion, puisqu’elle reste le leader mondial en termes d’attractivité. La France a encore reçu 89 millions de visiteurs en 2018, soit 3% de plus qu’en 2017.Ces chiffres montrent à l’évidence que la crise mondiale des années 2008-2010 a été effacée, et qu’en plus les mouvements des Gilets jaunes avec leur cortèges de manifestations, parfois de violences et surtout d’images très anxiogènes diffusées sur toutes les télévisions du monde, n’ont pas dissuadé les visiteurs de venir. Alors, ils ont surement été moins nombreux à venir à Paris pour un week-end. Mais la France est grande, ils ont choisi d’aller ailleurs : Bordeaux et Marseille. Ils n‘ont abandonné ni Eurodisney, ni Versailles ou les Champs-Élysées, le Louvre ou Beaubourg, ni la Côte d’Azur, la Bretagne, le Mont st Michel ou les châteaux de la Loire. 

 

La France arrive donc en tête des grands pays touristiques devant : 

L’Espagne : 86 millions de visiteurs 

Les États-Unis : 80 millions de visiteurs  

L’Italie : 62 millions de visiteurs 

La Chine : 63 millions de visiteurs 

La Turquie : 46 millions de visiteurs 

Le Mexique : 41 millions de visiteurs 

L ‘Allemagne : 39 millions de visiteurs 

La Thaïlande :  38 millions de visiteurs  

La Grande-Bretagne : 36 millions de visiteurs  

 

Le seul problème dans cette performance, c’est qu’en termes de revenus, la France n’est pas la première... Les touristes, bien que moins nombreux, laissent plus d’argent en Espagne et aux Etats-Unis qu’en France. Nous sommes troisième dans le tiercé des pays touristiques mondiaux. Et les différences sont très grandes.

Les États-Unis, grands vainqueurs du business, ramassent plus de 214 milliards de dollars, l’Espagne 74 milliards et la France 67 milliards de dollars. 

Le tiercé des revenus est exactement l'envers du tiercé des visiteurs.Ça veut dire que la France a des atouts fondamentaux pour attirer les visiteurs, mais que les visiteurs restent moins longtemps. Beaucoup ne font que traverser la France du Nord vers le Sud, en début de saison et du Sud au Nord à la fin des vacances. Ça veut surtout dire qu’ils dépensent moins d’argent. Ce problème-là est structurel, on le retrouve depuis qu‘on a inventé le tourisme ou les voyages. 

Problèmes de capacité d’accueil, hôtel, problème de prix, problème de langue, de programme, de marketing, bref, de services, de spécialistes, d’emplois... Beaucoup de points noirs ont été éliminés, beaucoup de facteurs se sont améliorés, mais l’idée qu'on peut créer de la valeur avec du service aux touristes est encore une idée assez étrangère.

Exemple: en dépit d’une capacité hôtelière qui s’est améliorée considérablement, grâce notamment au groupe Accor qui est devenu, avec sa base hexagonale très forte et ses marques, le numéro 2 mondial, et bien, en dépit de tous les progrès réalisés,la France est aujourd'hui le premier marché des formules Airbnb. Il y a une demande de chambres et de nuitées et l’offre n’est pas ajustée et suffisantes. Problème de quantité et problème de qualité.

L’autre phénomène particulièrement spectaculaire est l’effondrement de la Grande-Bretagne dans le concert touristique. La Grande-Bretagne est le seul pays à avoir connu une baisse du nombre d'arrivées, le Royaume-Uni, est tombé de la 7ème à la 10ème place et a perdu, l’année dernière, deux millions de visiteurs sur l'année. Alors que la baisse de la livre sterling a donné un avantage compétitif important.

 

La faillite du principal et historique opérateur mondial sur le marché du tourisme, va évidemment occuper les conversations de la plupart des participants du salon du tourisme de Paris. La chute de Thomas Cook est une catastrophe pour toute la profession. Pour trois raisons : 

D’abord parce que, vu le nombre de victimes (600 000 tourismes en rade), cette affaire jette une ombre sur l’image des professionnels et hypothèque leur image. Il faut donc que les professionnels offrent des assurances pour pouvoir offrir des garanties solides à leur client sinon, les clients vont fuir. Vous achetez un voyage six mois avant, vous le payez et au moment du départ, le fournisseur disparaît des écrans radars. Alors, ça vise les opérateurs, les agents de voyages, les prestataires mais aussi les compagnies aériennes. 

Ensuite, les défaillances de Thomas Cook, les difficultés des compagnies aériennes annoncent nécessairement une nouvelle vague de consolidations.Face aux grands acteurs du digital, type Booking qui capte une partie de la valeur, face à la concurrence violente qui baisse les prix, les prestations et les marges, le secteur tout entier va bien être obligé de réagir. Quand Accor créée sa propre plateforme de réservation mondiale, c’est bien pour permettre à ses hôteliers de récupérer la marge qu’ils laissent à Booking ou à Google. Quand les compagnies aériennes essaient de changer leur modèle économique, c’est bien pour réagir à l’offensive des low-costs ou des compagnies du Golfe. Les premières bradent les prix en sacrifiant une partie du service. Les secondes bradent leur prix en payant le kérosène qu’ils utilisent.

Enfin, les professionnels du tourisme vont être forcément impactés par la pression « verte ». Le tourisme de masse moderne est dans le collimateur des organisations écologistes qui veulent restreindre la liberté de se transporter tout autour de la planète. C’est un vrai problème, si les touristes acceptent des mesures liberticides pour  « sauver la planète ». 
Les professionnels du tourisme sont partagés. Ceux qui travaillent dans des niches de haut de gamme se sentent peu concernés, les prix qu’ils pratiquent et la clientèle qui est la leur leurs permettront de payer leur empreinte carbone, mais tous ceux qui ont prospéré sur le potentiel du tourisme de masse doivent changer leur logiciel de fonctionnement . D’un côté le marché n’acceptera pas d’être prive d’un droit de circuler en toute liberté . De l'autre, il faudra découvrir des équations qui rendent le tourisme de masse compatible avec les contraintes écologiques, et compatible avec le respect des libertés. Le champ de recherche est immense. Mais il n’est pas sans futur. Tout est à faire.